L’argent est là, il porte juste un casque de chantier : Le paradoxe de l’investissement Tech au Maroc

L’argent est là, il porte juste un casque de chantier : Le paradoxe de l’investissement Tech au Maroc

Le chiffre donne le vertige. Récemment, nous avons collectivement mobilisé près de 17 milliards de dollars au Maroc. Pour donner un ordre de grandeur, cela représente l’équivalent de 10 ans de levées de fonds de toute la Tech africaine réunie.

Tout cet argent a été fléché vers une seule destination : le BTP.

L’ironie de la situation économique continentale pourrait se résumer ainsi :

  • Au Kenya : « Tenez, prenez mon capital pour coder cette application invisible dans le cloud ! »
  • Au Maroc : « Une app ? Trop risqué. Par contre, voici des milliards pour construire des ponts et des tunnels. Ça au moins, c’est du concret ! »

L’argent est là, les liquidités existent. Elles ont simplement besoin d’un casque de chantier pour sortir des coffres. Pourquoi ce blocage ?

La « Culture de la Pierre » et le Biais de Tangibilité

On attribue souvent ce phénomène à une simple aversion au risque. La réalité est plus nuancée : il s’agit d’une aversion à l’abstraction.

La culture d’investissement marocaine est historiquement ancrée dans la pierre et l’industrie lourde. Pour un investisseur traditionnel, la sécurité a une forme physique : du foncier, des usines, des machines.

  • Le langage qu’ils parlent : CAPEX, amortissements, actifs tangibles, hypothèque.
  • Le langage de la Tech : Burn rate, coût d’acquisition, propriété intellectuelle, scalabilité.

Face à une startup, l’investisseur classique cherche les murs. Ne trouvant que du code et des hommes, il perçoit le projet comme « hors-sol », abstrait, et donc dangereusement incertain. Il ne s’agit pas seulement de rentabilité, mais d’une barrière épistémologique : « Je n’investis que dans ce que je peux toucher. »

Un cas d’école récent

Une anecdote terrain, qui m’a été rapportée récemment par un acteur central de l’écosystème, illustre parfaitement ce fossé culturel.

Le cas concerne deux Family Offices de grandes familles d’industriels marocains. Dans les deux situations, la configuration était identique : quelques dizaines de millions de dirhams à allouer et une volonté de diversification. Pourtant, la Tech ne figurait absolument pas dans leur thèse d’investissement. Sans l’introduction d’un tiers de confiance, les portes seraient restées closes.

Lors des discussions avec les entrepreneurs, le choc des cultures fut frontal. Les échanges étaient systématiquement ramenés au référentiel industriel : « Où sont les actifs tangibles ? », « Quels sont les cycles de CAPEX ? ». La Tech était perçue comme une abstraction risquée.

Le dénouement est instructif : Avec le premier Family Office, l’investissement s’est fait. Avec le second, le refus fut catégorique, préférant rester sur des modèles connus.

Mais le plus intéressant est la suite. Six mois plus tard, le premier investisseur — après avoir constaté « de visu » la traction commerciale et la vitesse d’exécution sans avoir eu à construire d’usine — a signé un second ticket. Presque les yeux fermés. Le risque perçu s’était effondré face à la preuve par l’exemple.

La démonstration vaut mieux que le discours

Cette expérience valide une hypothèse clé : on ne change pas le mindset des investisseurs institutionnels ou privés avec des PowerPoints ou des incantations sur « l’avenir numérique ».

Le changement de paradigme ne se fera que par la démonstration concrète. Tant qu’ils n’ont pas vu, la tech reste une abstraction. Une fois qu’ils ont vu les retours, la rationalité économique reprend le dessus.

Pour rediriger une partie de ces flux massifs du BTP vers l’innovation, nous n’avons pas besoin de plus d’argent. Nous avons besoin de plus d’exemples locaux, visibles et reproductibles. Nous avons besoin que les premiers « convertis » montrent la voie aux autres.

Les pays leaders de la Tech africaine n’ont pas des investisseurs plus intelligents, ils ont simplement commencé à prouver la valeur de l’intangible plus tôt. À nous de construire nos propres ponts… numériques cette fois.

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